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Photo du "Grand monument Mansudae" à Pyongyang en Corée du NordTourisme
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Tourisme en Corée du Nord : un paradoxe épistémologique ?

Dans les sociétés libérales, le tourisme est souvent présenté comme un loisir libre, un moment de consommation personnelle, voire d’épanouissement. La géographie du tourisme, en France notamment, s’est structurée autour d’une définition consensuelle : « un système d’acteurs, de lieux et de pratiques permettant aux individus la recréation par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien » (Stock, Kanfou, 2003). Cette approche a l’avantage d’être opératoire ; mais elle peut tendre à évacuer les rapports de domination et les conditions matérielles dans lesquelles ces pratiques s’exercent.

Or, lorsqu’on applique cette définition au tourisme en Corée du Nord, un cas limite s’impose, non pas comme une exception mais comme une forme particulière de mise en tourisme d’un territoire sous domination étatique totale. Le voyage devient ici une expérience hautement contrôlée, où les trajectoires sont dictées, les récits imposés, les subjectivités encadrées. Ce tourisme ne vise ni le loisir, ni la rencontre, ni même la consommation, mais la reproduction idéologique d’un pouvoir centralisé, dans un système d’économie planifiée et de monopole du capital touristique par l’État.

Ce texte s’appuie sur la lecture de L’Envers du Monde. Retour de Corée du Nord de Martin Le Roux (2025), qui relate avec précision son expérience encadrée de touriste en Corée du Nord. Derrière la narration d’un « séjour », l’auteur décrit un dispositif total : chaque parole, chaque image, chaque silence semble programmé pour servir une vision du monde. Ce témoignage invite à déplacer notre regard : le tourisme n’y est pas absent, mais transformé en outil de valorisation politique et de légitimation symbolique d’un système autoritaire.

Dès lors, plusieurs questions s’imposent : peut-on parler de tourisme en Corée du Nord ? Et si le tourisme nord-coréen n’était pas un écart, mais une autre manifestation, spécifique, du tourisme comme instrument du pouvoir ?

1. Le déplacement comme illusion : une mobilité sans autonomie

La première pierre angulaire de la définition classique du tourisme est le déplacement. Or, en Corée du Nord, bien que les touristes étrangers se déplacent réellement, ils ne se déplacent jamais librement. Leurs trajets sont décidés par les autorités, accompagnés de guides officiels, sans possibilité d’explorer, de dévier, ou d’entrer en contact spontané avec les habitants. Ce n’est pas une mobilité choisie, mais une mobilité surveillée.

Ce constat rejoint les analyses de Tim Cresswell (2006), pour qui toute mobilité est socialement, politiquement et culturellement produite. En Corée du Nord, elle est autorisée dans une mesure très restreinte, transformée en chorégraphie. Le voyageur n’est pas libre de ses mouvements ; il est pris dans un dispositif de contrôle. Il devient un spectateur d’un territoire mis en scène — et parfois, l’objet même du regard du pouvoir.

Dans ce contexte, le déplacement ne peut plus être réduit à un simple changement de lieu. Il faut l’interroger dans ses conditions de possibilité : qui le rend possible, qui le régule, dans quel but ? La géographie du tourisme ne peut faire l’économie d’une pensée critique de la mobilité, surtout quand celle-ci devient un outil de propagande.

2. Le système d’acteurs en régime autoritaire : une configuration asymétrique et fermée

L’un des postulats majeurs de la définition du tourisme proposée par les équipes du MIT est qu’il s’organise en système — c’est-à-dire en réseau structuré d’acteurs interdépendants : institutions publiques, entreprises touristiques, habitants, touristes, guides, infrastructures… Ce système permet la co-production d’une expérience touristique, reposant sur des interactions, des ajustements, des négociations.Or, la Corée du Nord présente une configuration totalement déséquilibrée de ce système. L’un des acteurs — l’État-parti — écrase tous les autres. Il centralise la conception, l’encadrement et le récit du tourisme, via des organismes comme le Korea International Travel Company, seul opérateur habilité à organiser les séjours. Il définit les parcours, les hébergements, les interactions autorisées. Les guides ne sont pas des médiateurs culturels au sens classique, mais des fonctionnaires du régime, chargés à la fois de surveiller et d’orienter les perceptions.

Dans un tel contexte, la pluralité des acteurs est réduite à une façade. Le touriste est passif, parfois instrumentalisé comme témoin d’un système de pensée. Les habitants sont absents de l’échange touristique ou bien intégrés de manière stratégique dans des scènes soigneusement orchestrées (visites d’écoles, de fermes modèles, etc.). Le marché, la société civile, l’initiative privée — éléments clés du système touristique dans les sociétés libérales — sont ici inexistants ou neutralisés.

Pour la géographie du tourisme, cette situation pose une question épistémologique cruciale : jusqu’à quel point peut-on parler de « système » quand une telle asymétrie structure les relations ? Peut-on encore parler d’un système d’acteurs, ou faut-il y voir un dispositif d’État, dans lequel les relations ne sont pas dialogiques mais hiérarchiques ?

Ce cas oblige à interroger une tendance parfois implicite dans les théories françaises du tourisme : leur ancrage dans des modèles démocratiques, marchands, occidentaux. En Corée du Nord, le tourisme fonctionne selon une logique verticale, planifiée, à rebours de l’interdépendance horizontale entre acteurs que suppose le modèle classique. Cette dissymétrie ne doit pas être vue comme une anomalie, mais comme un autre type de régime touristique — planifié, stratégique, performatif — qu’il faut intégrer dans nos grilles d’analyse.

3. Des lieux impossibles à habiter : quand l’espace devient un décor

En théorie, le tourisme repose aussi sur l’habiter temporaire de lieux nouveaux — ce qui suppose une certaine appropriation, une ouverture à l’expérience. Mais en Corée du Nord, les lieux touristiques sont avant tout des vitrines. Ils ne sont pas donnés à voir tels qu’ils sont, mais tels qu’ils doivent être vus. L’espace devient un décor politique, un support narratif au service du régime.

Yi-Fu Tuan (1977) a distingué l’espace (potentiel, ouvert, fluide) du lieu (porteur de sens, chargé d’affects). Ici, cette distinction est brouillée. Les lieux sont saturés de sens imposés. Ils ne sont pas vécus, mais montrés. Le métro de Pyongyang, la DMZ, les statues des leaders : chaque espace visité est scénographié. Le touriste n’y habite pas temporairement, il y est mis en scène.

On pourrait même parler, avec Marc Augé (1992), de non-lieux paradoxaux : non pas par excès de mondialisation (comme dans les aéroports), mais par excès d’idéologisation. Le lieu n’est plus un point de rencontre entre un espace et un sujet, mais un point de fixation d’un récit figé. Les lieux touristiques nord-coréens sont des non-lieux habités scéniquement : musées du juche, monuments gigantesques, hôtels isolés et parcours sans hasard. Le lieu ne devient pas espace de rencontre, mais théâtre de la démonstration politique. Il en résulte une spatialité inversée, où l’habituel « hors quotidien » du tourisme n’est pas l’ailleurs libre mais l’ailleurs normé, ritualisé, imposé.

4. Le tourisme sans recréation ? Une expérience neutralisée

L’une des dimensions centrales du tourisme est la « recréation », au sens large : se ressourcer, se divertir, apprendre, s’étonner. Mais en Corée du Nord, la recréation laisse place à une forme de participation à une fiction politique. Le touriste n’est pas tant invité à découvrir qu’à regarder — et à croire, ou faire semblant de croire.

John Urry, avec le concept de tourist gaze (1990), a montré que le regard touristique est une construction sociale, orientée par des attentes et des dispositifs. En Corée du Nord, ce regard est doublement contraint : par les représentations que le touriste apporte avec lui (curiosité, fascination, exotisation) et par celles que le régime impose (grandeur nationale, menace impérialiste, héroïsme historique). Le tourisme devient alors une forme d’observation encadrée, un rituel du regard sans réelle profondeur.

Cette expérience, est une plongée dans une narration maîtrisée de bout en bout. Elle ne permet ni l’altérité (ou si peu), ni la surprise, ni l’imprévu — autant de dimensions pourtant essentielles dans la littérature géographique contemporaine sur le tourisme.

5. Penser le tourisme comme dispositif de pouvoir

Face à ce constat, il devient difficile de maintenir la définition traditionnelle du tourisme sans la nuancer. Le cas nord-coréen nous montre qu’il ne suffit pas de réunir les trois conditions formelles (des lieux, des acteurs, des pratiques) pour qu’il y ait véritablement tourisme. Il faut aussi interroger les rapports de pouvoir qui traversent ces éléments.

Michel Foucault, en parlant de dispositif, entendait désigner un agencement de discours, d’institutions, de pratiques et de savoirs au service d’une rationalité politique. Le tourisme nord-coréen relève pleinement de cette logique. Il ne s’agit pas d’un simple échange culturel, mais d’un outil stratégique pour donner une image choisie du pays à l’extérieur. Il s’inscrit dans une géopolitique du regard, où le voyageur est à la fois acteur, cible et complice.

Dès lors, on pourrait proposer de nouvelles catégories pour qualifier ce type de pratique : « tourisme encadré », « tourisme sous contrainte », voire « tourisme idéologique ». Ces notions ne remplacent pas la définition classique, mais la complètent, en introduisant une variable souvent négligée : le degré de liberté réelle du sujet touristique. Conclusion

Face au cas nord-coréen, la définition classique du tourisme — comme système d’acteurs, de lieux et de pratiques — montre ses limites. Non seulement elle repose sur des présupposés de liberté, de choix, de circulation, mais elle tend aussi à neutraliser les rapports de force à l’œuvre dans la production et la mise en scène de l’espace touristique. Le tourisme nord-coréen n’est pas une simple anomalie ou un écart par rapport à une norme libérale du voyage. Il constitue, au contraire, une manifestation particulière du tourisme comme dispositif de pouvoir, au sens fort du terme : un agencement de pratiques, d’espaces et de récits au service de la reproduction idéologique d’un ordre politique. Dans ce contexte, le tourisme n’est pas seulement un déplacement, mais une mise en scène dirigée du monde, où chaque image, chaque geste, chaque parole est capturée par le cadre imposé du régime.

Ce que ce cas met en lumière, c’est la fonction idéologique du tourisme dans une configuration autoritaire et planifiée. La Corée du Nord n’exporte pas seulement des produits ou des slogans : elle exporte un récit spatial, un imaginaire territorial contrôlé, qui transforme le touriste en spectateur d’un spectacle politique. Loin de suspendre le pouvoir, le voyage le réactive à chaque étape. Dans cette optique, le tourisme nord-coréen n’est pas extérieur à la théorie — il en est un révélateur.

Ainsi, ce tourisme ne fonctionne pas malgré la contrainte, mais par elle. Il incarne une forme spécifique dans lequel le loisir n’est plus une échappée, mais une technique de captation : captation de devises, de regards, de récits. En cela, il redéfinit les contours du « système touristique » : non pas un ensemble d’acteurs en interaction libre, mais un dispositif centralisé où l’État organise, filtre et instrumentalise l’expérience touristique.

Penser le tourisme nord-coréen à partir de ces grilles critiques, ce n’est donc pas simplement élargir la définition classique : c’est en déplacer le centre de gravité. Il ne s’agit plus de décrire ce que fait le tourisme, mais de comprendre ce qu’il produit : de la légitimité, de la croyance, de l’ordre — bref, du pouvoir.

Je suis venu ici en citoyen de l’Occident, avec une éducation fondée sur des principes très éloignés de ceux face auxquels je me trouve – ni bon, ni mauvais, mais une différence telle que je m’étais toujours figuré ces principes là comme n’étant pas les bons. En ces terres, l’individus a une place moindre. Son bonheur ne peut reposer sur les mêmes bases que le nôtre, car il ne dispose pas des mêmes fondements. Là où notre bonheur est individuel, le leur est collectif, se nourrissant de la santé et de la puissance de leur Etat. Nous sommes de l’autre côté du miroir, dans ce parfait contraire d’où nous vivons, d’où nous avons grandi et appris à penser.

Martin Le Roux, L’Envers du Monde. Retour de Corée du Nord, Marseille, Le mot et le reste, 2025, p. 31-32.

« Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.)