Le sens
de l'Histoire.

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    SIDA

« Ne plus se cacher derrière son petit doigt » : Barbara et le SIDA, une représentation médiatique singulière.

« Je me pris de passion, comme tant d’autres, pour Barbara, après avoir écouté ses disques chez un de mes amants qui la vénérait et je découvris ensuite – ou peut-être à ce moment-là – qu’elle était une icône gay » nous écrit Didier Eribon dans son Retour à Reims1. Et il semblerait que ce dernier ait raison, Barbara tient une place importante au sein de la communauté gay française, et ce, sûrement tant pour ses chansons et sa personnalité que pour son engagement face au SIDA2. Il peut apparaître assez inhabituel d’associer Barbara et militantisme, pourtant c’est à cette facette de la dame en noir que nous allons nous intéresser : celle qui s’engagea « sans faille3 » dans la lutte contre le SIDA. Nous l’évoquerons à travers deux interventions radiophoniques inventoriées grâce au fond INA/Radio France de l’Inathèque. Les deux interventions se font sur France Inter. La première, le 2 janvier 1987, au micro de Jacques Chancel, à l’antenne à 17 heures. La deuxième, le 27 février 1987 avec Jean Louis Foulquier (Pollen) dans le dernier épisode d’un entretien en 3 parties, chez Barbara, diffusé à 21 heure.

Ces deux prises de paroles interviennent au tout début d’un moment charnière : celui de la prise en considération politique et médiatique du SIDA en France, ces prises de positions de la chanteuse sont de quelques mois antérieures à la mise en place de politiques publiques de prévention. Découvert en 1981, c’est en 1987, que le SIDA est déclaré par l’Etat « grande cause nationale », c’est aussi l’année du début d’une médiatisation massive de la maladie en France4. Une médiatisation relativement tardive donc et qui pose un certain nombre de problèmes, notamment celle de l’information, de la prévention. En France, jusqu’en 1987, la publicité pour le préservatif, alors seul moyen de lutte contre la maladie, est interdite5. Une information incomplète donc, et un cadrage médiatique de la maladie qui oriente certains risques et en ignore d’autres, « sacrifiant l’objectivité au profit du sensationnel6 ». Comme le met en avant l’universitaire Dennis Altman dans un article pionnier, les médias participe d’une « homosexualisation du SIDA7 ». C’est Daniel Defert qui pour le cas français a mis ce processus en avant8. En 1987, le SIDA est donc un quasi-synonyme d’homosexualité masculine. Une véritable stigmatisation9  au sens goffmannien du terme des homosexuels se met à l’œuvre.

Les premières prises de positions radiophoniques de Barbara rentrent ainsi en totale opposition à ce qui existe alors médiatiquement dans l’hexagone, et c’est précisément cela que nous allons analyser. En effet, Barbara veut que les médias et la population arrêtent de se cacher derrière leur petit doigt10. Elle veut informer, informer tout le monde et partout, sans stigmatiser.

« Silence = mort ». Un combat : informer.

« Il faut faire vite, […] à force de se cacher derrière son petit doigt, aujourd’hui on se trouve devant une chose tellement terrifiante »

  • Barbara, 27/02/1987.

En 1987, Act-up n’existe pas encore en France, mais le slogan de l’association, « Silence = mort », Barbara en fait déjà un cheval de bataille, elle veut informer. Barbara n’est pas invitée pour parler du SIDA, c’est elle qui demande à en parler, à prendre la parole : « Est-ce que je peux parler du SIDA ? » lance-t-elle à Jean Louis Foulquier11. Prise de parole d’autant plus importante que Barbara se fait très discrète dans les médias. Il est important de noter Barbara ne se pose pas ici en porte-voix d’une cause, elle « n’a pas un nom assez grand12 » estime-elle pour servir la cause. Il apparait évident que ce n’est pas le cas. En 1987, son nom est assez grand pour agir médiatiquement : la carrière de Barbara a débuté près de 30 ans plus tôt et ses plus gros succès derrière elle.

Si Barbara évoque le virus c’est qu’elle constate un véritable retard dans l’information et la prévention sur le SIDA, « il y a une non-information13  » ou plutôt « il y en a une, mais elle n’est pas suffisante14 ». De fait, ces deux prises de positions se font en janvier 1987, au tout début de cette année charnière : aucune politique publique de lutte contre le SIDA n’est encore mise en place en France. La prévention est très tardive voire quasi-inexistante pour le grand public et l’information est incomplète ; Il faut donc combler ce retard : « il faut faire vite, […] à force de se cacher derrière son petit doigt, aujourd’hui on se trouve devant une chose tellement terrifiante15 ». Barbara prend la parole pour alerter à propos du SIDA sur les ondes de France Inter, radio publique. Elle le fait au micro de deux personnalités très importantes du paysage médiatique que sont Jacques Chancel et Jean Louis Foulquier offrant un appui, une légitimation importante au propos de Barbara. La notoriété des animateurs ajoutée à celle de Barbara offre une audience large, à des horaires où l’audimat est important. L’auditorat de France Inter se superpose de manière intéressante aux cibles que Barbara se fixent. « Ce serait important qu’il y ait de l’information dans les écoles16 » nous dit-elle, une information dans les écoles qui pourrait passer par les professeurs ? Ces derniers sont justement l’un des auditorats privilégiés de France Inter17. Les deux autres grands auditorats de France Inter sont les personnes retraitées, parmi les plus aisées, et les étudiant-e-s. Les premiers, souvent grands-parents peuvent servir d’intermédiaire de prévention vers leurs petits-enfants, les deuxièmes sont le public cible lui-même de Barbara. La parole de Barbara a donc du poids, elle le sait c’est pour cela même qu’elle amène le sujet du SIDA dans ces deux entretiens. Elle sait qu’elle n’est pas seulement entendue, elle est écoutée.

Même si elle affirme qu’elle est une « femme impolitique18 », la parole de Barbara est éminemment politique, politisée et politisante et participe à ce moment de « politisation de l’épidémie » tout en échappant au cadrage médiatique dominant de la maladie.

Une déshomosexualisation du SIDA

Dès l’apparition du virus, la construction médiatique de la maladie s’est effectuée par le prisme de l’homosexualité, tant par les médias que par les homosexuels eux-mêmes en politisant leur maladie. La communauté homosexuelle masculine était, de fait, la seule à pouvoir former une « communauté politique » de lutte contre cette maladie. La création de ce lien public entre l’homosexualité et le SIDA est jugée dangereuse par D. Altman : « si les gays sont extrêmement visibles, à la fois en tant que victimes premières du sida et en tant qu’unique groupe de pression […] il est trompeur et dangereux de conceptualiser le sida comme « maladie gay »19 »

Dès lors, que faire pour rendre visible cette maladie sans risque pour la communauté gay ? Déconstruire cette homosexualisation médiatique, « déshomosexualiser20 » le SIDA propose Altman. Et c’est ce que fait, consciemment ou inconsciemment, Barbara. Jamais dans les deux entretiens (et dans tous les autres) Barbara n’évoque l’homosexualité comme vecteur de la maladie. « Moi ça me fait peur, ça me fait peur pour les autres21 » dit-elle. Qui sont ces « autres » ? Barbara ne les nomme jamais. Elle coupe ainsi le lien public médiatique entre SIDA et homosexualité. Elle n’homosexualise pas le SIDA. Toutefois, Barbara associe la maladie à l’« amour22 ». Qu’entend-t-elle par amour ? L’acte sexuel ou le sentiment ? Point de réponse précise. En tout cas, dans ce processus d’information-prévention, il est éminemment important de ne pas « abimer l’amour23 ».

Un processus d’information qui se tourne comme nous l’avons évoqué vers les jeunes. En effet, en 1987, pour Barbara le groupe social du SIDA est la jeunesse : « il [le SIDA] concerne beaucoup, d’avantage, la jeunesse24 ». Quel groupe social est-il plus vague que « la jeunesse ? » Aucun, c’est un véritable « no man’s land social25 ». C’est vague, certes, mais efficace médiatiquement. Car ici, point de « déplacement du stigmate » mais la volonté d’orienter efficacement la prévention. Ainsi, par cette rupture du cadrage médiatique de la maladie, Barbara offre la possibilité à d’autres groupes sociaux touchés d’exister médiatiquement : les jeunes, les femmes, les prisonnier-e-s, les toxicomanes, permettant ainsi de les insérer dans le processus de prévention.

Nous partions du constat qu’il était étonnant d’évoquer Barbara comme agente26 politique, pourtant c’est bien ce qu’elle fut. En ce tout début d’année 1987, la « femme qui chante » prend position médiatiquement sur le SIDA alors qu’aucune politique publique n’est encore mise en place.  Elle dénonce la « non-information » sur le sujet. Son combat est celui de l’information (prévention) : il faut informer et faire prendre conscience qu’il faut informer. Sa parole est performative. Sur France Inter Barbara sait à qui elle s’adresse et sait qu’elle est écoutée. Mais, pour évoquer le virus, elle ne rentre pas dans les carcans médiatiques classiques homosexualisant le SIDA. Elle vient couper le lien public entre la communauté homosexuelle et la maladie. Pour la chanteuse, le SIDA est l’affaire de toutes et tous. La parole médiatique de Barbara est d’autant plus précieuse qu’elle se fit uniquement à la radio et à 6 reprises entre 1987 et 1996. De fait, la majeure partie de l’action de prévention et de soutien aux malades qu’exerça la dame en noir ne se déroula pas à la lumière des médias. Comme elle l’écrit dans ses mémoires « pour participer à l’action contre le Sida […] je décidai d’emprunter mes dédales personnels27». Elle visita ainsi, sans médias, de nombreuses prisons organisant, avec l’infectiologue Gilles Pialoux, des concerts-prévention.


Notes

  1. Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009, p. 214. ↩
  2. Nous emploierons au cours de l’article l’acronyme SIDA ; celui de VIH, plus approprié aujourd’hui, est anachronique et n’est pas utilisé par Barbara. ↩
  3. Communiqué d’Act-up le 25 novembre 1997 à la mort de la chanteuse. ↩
  4. Jean-Claude Soulages, « Le traitement télévisuel du sida en France : apprivoisement du fléau, instrumentation des médias », In : Ioan Pânzaru, Dana Popescu-Jourdy, Nouvelles approches de la rationalité. Défis contemporains des sciences humaines et sociales, Presses universitaires de Lyon, pp. 229- 257. ↩
  5. Jean-Philippe de Oliveira, « De la légitimité de l’État à communiquer sur la sexualité. Le cas des campagnes de prévention du sida entre 1987 et 2007 », Hermès, La Revue, vol. 69, n°2, 2014, p. 155. ↩
  6. Vincent Coppola, Odile Camus, « Captation et prévention », Communication. Information médias théories pratiques, vol. 30/1, novembre 2012, p. 2. ↩
  7. Dennis Altman, « AIDS : The Politicization of an Epidemic », Socialist Review, n°78, novembre-décembre 1984, pp. 93-109. ↩
  8. Daniel Defert, « L’enjeu des gais. L’homosexualisation du sida », GPH n°446, 29 novembre 1990, pp.60-3 ↩
  9. Clyde Plumauzille, Mathilde Rossigneux-Méheust, « Le stigmate ou « La différence comme catégorie utile d’analyse historique » », Hypothèses, 2014/1 (17), pp. 215-228. ↩
  10. Une expression qui revient systématiquement dans les interventions radiophoniques de Barbra (1987-1996). ↩
  11. Entretien du 27/02/1987, Barbara et Jean-Louis Foulquier, « Pollen », France Inter, fond INA/Radio France, Inathèque. Annexes ↩
  12. Entretien du 02/01/1987, Barbara et Jacques Chancel, France Inter, fond INA/Radio France, Inathèque. Annexes ↩
  13. Entretien du 27/02/1987, op. cit. ↩
  14. Ibid. ↩
  15. Ibid. ↩
  16. Entretien du 02/01/1987, op. cit. ↩
  17. Hervé Glevarec, Michel Pinet, La radio et ses publics, Paris, Mélanie Seteun, 2009, p. 212. ↩
  18. Entretien du 02/01/1987, op. cit. ↩
  19. D. Altman, op. cit. ↩
  20. Ibid. ↩
  21. Entretien du 02/01/1987, op. cit. ↩
  22. Entretien du 27/02/1987, op. cit. ↩
  23. Ibid. ↩
  24. Ibid. ↩
  25. Pierre Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot », Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 2018 1984 , p. 145. ↩
  26. Lié au concept d’agency (agentivité) évoquant la capacité d’agir. ↩
  27. Barbara, Il était un piano noir…Mémoires interrompus, Paris, Fayard, 1998, p.141. ↩

« Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.)